Lettre ouverte aux journalistes belges

 

La lettre ci-dessous a été transmise le 5 janvier 2017 aux rédactions des média suivants : RTBF, Le Soir, La Libre Belgique, Le vif avec copie à l’AFSCA.
A la demande d’un correspondant français, une copie a également été transmise à la rédaction du Canard Enchaîné.

 


« Dans une société où vous consacrez des articles sur des sujets particulièrement pertinents (le transfert de Witsel en Chine, la victoire de Totenham, l’assassinat de 3 personnes à Acapulco…), je m’étonne de ne voir nulle part un traitement professionnel de l’épizootie de grippe aviaire H5N8 qui – bien qu’épargnant (temporairement) notre pays – fait rage en Asie et en Europe. Pour la seule France, il y avait – au 3 janvier 2017 – 89 foyers H5N8 dans les élevages et 5 cas dans la faune sauvage confirmés et notifiés, dont 23 nouveaux foyers d’IAHP de sous type H5N8 déclarés entre le 26 décembre 2016 et le 3 janvier 2017 (source : http://agriculture.gouv.fr/ influenza-aviaire-le-suivi-des-foyers-en-france).

Le sujet offre pourtant l’opportunité d’investiguer bien des questions d’intérêt public, par exemple (liste non exhaustive) :
Ñ qu’est-ce qui explique le fait que l’AFSCA ait imposé, dès le 10 novembre 2016, le confi- nement des volailles d’exploitations avicoles alors que cette imposition n’est toujours pas requise de manière généralisée en France pourtant en proie à une épizootie que se confirme de jour en jour ? Comme nous partageons les mêmes tampons sanitaires européens, les règles ne devraient-elles pas être identiques ?

  • qu’est qui explique la multiplication – surtout en France – des dérogations les plus diverses (notamment pour le relachâge des oiseaux « sauvages » pour le plaisir des chasseurs) ou la protection d’un label bio (les poulets de L… par exemple) ?
  • qu’est-ce qui explique – en France toujours – la suppression de l’obligation de signalement des corvidés morts, pourtant historiquement sensibles au virus et connus pour leur activité nécrophage ?
  • qu’est-ce qui explique l’imposition d’un vide sanitaire pour certaines espèces et dans certaines régions uniquement (voir par exemple https://goo.gl/AKwz2N), dès lors que d’autres régions et espèces touchées ne sont elles pas concernées (voir Gers) ?
  • qu’est-ce qui explique que l’Allemagne, pourtant plus touchée au niveau des espèces sau- vages, ne vive pas le climat de crise français ?
  • qu’est-ce qui explique que le dernier rapport sur le sujet mis en ligne par l’OIE remonte au 29 novembre 2016 (source : http://www.oie.int/fileadmin/home/eng/Media_Center/docs/pdf/PortailAI/H5N8_OFFLU_Statement-1.pdf) et que les signalements obligatoires soient « en vacances » depuis le 29 décembre 2016 (les élevages sont en flammes partout en Europe et les principaux pompiers en charge de coordonner les actions sont hors jeu) ?
  • quelle est l’activité d’abattage en Belgique de volaille française ;

Mon propos n’est pas de faire du catastrophisme : à la date d’aujourd’hui, aucun cas de contamination humaine par le virus H5N8 n’a été rapporté, malgré le fait que l’on ait continué à commercialiser en période de fête les volailles, le foie gras et les œufs. Mon objectif est simplement d’attirer l’attention sur un certain nombre de faits :

  • le virus de la grippe est connu pour sa capacité à muter et à faire l’objet de recombinaisons génétiques. Il n’est donc pas exclu qu’une de ses variantes devienne subitement pathogène pour l’homme ou d’autres espèces en contact avec lui : les porcs, les chats, les chiens… ;
  • la flambée actuelle semble être liée aux espèces sauvages migrantes. Beaucoup sont aujour- d’hui parties vers l’Asie (ou règnent également d’autres virus de la grippe, qui eux sont pathogènes pour l’homme) ou l’Afrique et nous savons qu’immuablement elles reviendront au printemps ;
  • l’économie de certaines régions est fortement dépendante du tourisme et de la chasse (Sologne par exemple), et pour préserver cette activité des « aménagements » sont politi- quement nécessaires en période électorale (La France et l’Allemagne) ;
  • la volonté de préserver certains labels – bio notamment – qui interdisent la vaccination et imposent l’élevage en plein air ;
  • les migrations de populations à faible niveau sanitaire en Europe et la paupérisation croissante de la société belge conduisent progressivement à créer des conditions propices aux pandémies (voir la grippe espagnole au sortir de la Grande Guerre) …

En outre, pour ne pas être qu’alarmiste, mais également constructif, je souhaiterais vous voir investiguer les éléments suivants :

  • la possibilité de vaccination systématique des volailles, y compris sauvage (à la manière de ce que l’on fit pour la rage chez les renards ?)
  • La possibilité de « qualifier » systématiquement les lots d’accouvage par sérotypage d’un échantillon représentatif du risque sanitaire que la santé publique devrait couvrir ;
  • la possibilité de « qualifier » les lots d’abattage également par sérotypage ;
  • l’extension au niveau européen/volaille/grippe aviaire d’un système de surveillance similaire à celui mis en place par QS pour Salmonella (voir https://www.q-s.de/documentcenter/ dc-salmonella-programme-poultry-lab.html) ;
  • la remise en cause de cahiers des charges pour des AOP/IGP locales regroupant des intérêts locaux, mais empêchant la mise en place de bases de données cohérentes ;
  • la remise en question des pratiques de transport inter exploitations à la lumière des derniers acquits de la biosécurité…
  • l’établissement de limites scientifiques pour la zone d’exclusion (la norme actuelle de 10km est économiquement insupportable et non scientifiquement démontrée)
  • enfin, et c’est probablement le plus important, il faut établir des règles claires tant pour les industriels qui sont indemnisés même quand leur responsabilité est engagée du fait de leurs mauvaises pratiques que pour les particuliers qui ne le sont pas, même lorsque leurs pratiques sont de qualité. Pour ces derniers, la proposition serait à la fois de restreindre le marché aux seuls animaux vaccinés et d’associer la vente à la production d’un vrai ticket de caisse engageant la responsabilité contractuelle du commerçant (accouveur, éleveur …) et documentant en clair la date et le(s) type(s) de vaccin(s) utilisé(s). Dernier point : les ventes au particuliers devraient également interdire toute commercialisation des animaux en fin de cycle : ils devront soit être consommés par leur propriétaires, soit partir au clos d’équarrisage.

La situation est à mes yeux difficile, mais fondamentalement peu différente de celle qui pré- valait à l’époque de la vache folle. Ce qui était possible il y a une génération serait aujourd’hui impossible ?